Le récit qui va suivre a été écrit par Ernest Antoine GUYONNET, poète jarcieurois, et fut publié en 1938 aux jeux floraux du Languedoc. Il valut à son auteur un diplôme avec mention “très honorable”.
Il relate sous forme d’une légende l’histoire d’une châteleine-ogresse occupant le château de Bellegarde, situé à 5 km de Jarcieu, qui mangeait les jeunes enfants. Finalement, pour se faire pardonner ses horribles méfaits, elle fit don de la forêt de Taravas aux trois paroisses de son territoire de chasse : Moissieu-sur-Dolon, Pact et Bellegarde-Poussieu. C’est pourquoi ces trois communes bénéficient depuis et en commun, des coupes de bois de Taravas, chaque foyer ayant droit à un “fagotier” (tas de bois coupé mesurant 5 x 2 x 1 mètre de haut).
L’ogresse de Taravas
Il y avait une fois, au moyen-âge, une vieille dame très riche qui habitait un château à quelques lieues de mon village. Sachez que celui-ci s’étire dans la verdure au pied d’un coteau, c’est un vrai village dauphinois. Il reste encore, par endroits d’anciennes maisons qui sans doute devaient être faites de la même terre, qui devaient avoir la même tournure à l’époque où se place cette histoire. Je me suis attardé le long des vieux murs, j’ai visité les villages voisins, pourquoi ne pas prêter une âme aux siècles passés aux champs, aux arbres, aux fleurs, à la rivière qui serpente ? Le temps est aboli, les années ont passé, d’un bond en arrière, reprenons le fils des jours, passons quelques moments de veillée, avec les cerfs nos ancêtres et, par le miracle de l’imagination, devenons les témoins du drame, car c’est une drame que je vais vous raconter.
Un vrai drame
Dans les hameaux qui poudre la neige, quelques familles du voisinage se réunissent autour d’un même feu. Assis sur un banc grossier, les sabots dans la cheminée, les hommes parlent des rudes travaux de la saison. La flamme qui danse dans l’âtre éclaire par instants leurs traits mal finis de terriens. La châtelaine de tous ces manants, fait bien souvent les frais de la conversation, alors ce n’est plus qu’un chuchotement, les têtes broussailleuses se rapprochent par un même geste, tandis que les femmes glissent vers la porte des regards inquiets, leurs doigts courent moins vite sur la toile épaisse, même les enfants accroupis sur la terre battue suspendent soudain leurs jeux. Les mères tremblent pour leurs nouveau-nés, car chaque printemps disparaît un enfant dans un des trois village dépendant du château. La vieille femme, l’infernale vieille est une ogresse, aucune justice humaine ne peut l’atteindre, elle a Satan pour Elle. Dans ses vastes bâtiments, elle vit avec un seul domestique qui exécute ses caprices. Le rustre penché sur son lopin de terre, ne voit jamais sans effroi se détacher sa haute silhouette à la lisière de la forêt. Les loups que les grands froids chassent dans la région obéissent à sa voix, c’est le maître des fauves. Avril renait avec le soleil levant et l’homme sort du château, un sac jeté sur son épaule, mille bourgeons éclatent sur les arbres et dans les buissons, l’herbe toute neuve va commencer sa poussée annuelle. Un vaste soupir printanier agite l’air autour de ce géant qui laisse dans son sillage un relent d’effroi et de mort : l’ogresse a faim de chair humaine ! A quel anniversaire maudit peut-elle bien rendre cet horrible culte ? Mystère. L’homme se dirige vers une chaumière isolée, il siffle doucement, sans doute pour endormir les derniers scrupules qui pourraient encore le tourmenter.
Dans l’unique pièce, une jeune maman berce son enfant, il est si gentil dans sa couche de fougères. Depuis quelques jours, le père travaille dans une lointaine corvée, seule la plus humble des croix, clouée à même le mur protège la femme et l’enfant. Le méchant avance toujours et la mère d’une voie berceuse murmure les paroles que lui dicte son âme naïve et pieuse. “Dors mon petit enfant, ne crains rien, le méchant homme de la forêt ne viendra pas te prendre dans mes bras, j’appellerais Saint-Georges, le patron de la paroisse, dors mon petit enfant”. Or, voilà que Saint-Georges passe invisible tout près de là, il entend son nom, rergarde et tout de suite comprend, bien mieux, il se risque dans la vilaine âme qu’habite le démon. Saint-Georges est très brave, la bataille s’engage avec Satan, je n’ai pas besoin de vous dire qui remporte la victoire, car précisément à ce moment-là un sentiment qu’il n’a jamais connu envahit le cœur du géant, pour la première fois, la piété monte en lui, sans bruit, il se retire et saisit un porcelet qu’il met dans son sac.
Ce même soir, l’ogresse attend son odieux festin, des pensées secrètes rident son front bas et dénaturent encore mieux sa face de sorcière. Les chandelles fumeuses, doublées pour les circonstances tapissent les murs d’étranges jeux d’ombre. Le serviteur entre, portant un grand plat, la viande toute prête laisse échapper un arôme très fin… La femme va-t-elle découvrir la supercherie, heureusement que Saint-Georges n’a pas voulu faire la chose à demi. Comme il est envoyé par le père éternel à l’occasion de la fête paroissiale, le saint patron peut encore disposer de quelques heures.
Astucieusement, il glisse dans la chair un baume magique qui doit changer instantanément l’âme de l’ogresse. Quelle viande m’as-tu servie demande-t-elle à la fin du repas, je n’ai jamais rien mangé de si bon, le valet que le démon n’habite plus répond : “c’est un petit cochon !” Ah dit l’ogresse dont le cœur se transforme de plus en plus, à l’avenir je n’en veux pas d’autre. Bien mieux, la table desservie, elle demande de quoi écrire, le serviteur dépose un parchemin, une plume d’oie et de l’encre. Le bon saint qui doit présider moralement les réjouissances de la paroisse n’a plus guère de temps à perdre, vite il dicte : “pour effacer mes crimes, je donne aux trois paroisses de ma seigneurie la forêt qui les voisine, les chefs de foyers pourront y couper chaque automne leur bois de chauffage”. La châteleine date, signe et Saint-Georges tranquillisé retourne à ses affaires.
La fête du pays n’a jamais été si belle, filles et garçons s’amusent avec entrain, le vieux curé aura fort à faire pour bénir tous les mariages, de la mousse du clocher partiront encore des airs de baptême. Jeunes mamans, vous n’aurez plus à trembler pour vos tout petits enfants. Novembre vient de faire aux arbres la toilette hivernale, la forêt sans son manteau tremble sous l’âpre bise. Dans un coin, les haches commencent à faire de larges brèches, le bois frémit sous les coups, la plainte devient plus grave à mesure que la plaie s’ouvre, l’arbre soudain grimace de douleur, l’acier lui a traversé le cœur. Blessé mortellement, il dodeline de la tête, hésite un instant et s’abat dans un fracas de branches cassées. Ce sont les journées d’affouage, depuis plusieurs centaines d’années elle n’ont guère changé. De tous ces bûcherons, très peu se souviennent de la légende que je viens de vous conter. Puisse l’écho de mon récit porter jusqu’aux ruines du vieux château les diverses pensées qui me font rêver dans le ciel d’automne.
Le saviez-vous ?
En réalité, l’ogresse se nommait Catherine de Saillan. Cette dame qui n’avait jamais été mariée fut la dernière représentante du château de Bellegarde. Sur la fin de ses jours, elle fit don à ses vassaux, pour en jouir à perpétuité, des vastes étendues de bois sur le mandatement de Bellegarde.
25 février 2012 at 13 h 53 min
Merci à vous, j’ai ainsi pû connaitre un conte tout droit sorti de mes bois !
et pourtant ayant des racines à Bellegarde-Poussieu depuis des lustres
jamais je ne l’avais entendu !